Le Cheik RaffikSheik RaffikScheich RaffikLe Cheik Raffik
 
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ls avaient patienté toute la matinée mais leur pugnacité portait enfin ses fruits !

Certes ils n’allaient pas se plaindre, ils étaient au sec dans une auberge bien chauffée. C’était une situation bien confortable avec cette pluie battante, qui rendait impraticables tous les chemins au nord de la rivière Nurdyn.

Cela seul aurait du suffire à satisfaire Donall, mais telle n’était pas la raison de son soudain contentement : une poignée de khalimans venait d’entrer dans l’auberge.

Il échangea rapidement un regard avec son frère Hart et ses deux cousins : surtout ne pas broncher. Les quatre khalimans s’avançaient dans l’auberge, savourant déjà la chaleur de l’âtre de la cheminée qui allait les sécher pendant qu’ils prendraient leur repas.

Le cousin Edwyn les dévisageait avec un peu trop d’intérêt, aussi Donall fit-il un mouvement de tête, le plus discret possible, pour que Hart lui fasse quitter les lieux : plutôt que de risquer d’attirer l’attention en restant ici, mieux valait qu’il aille avertir les six ruffians qu’ils avaient recrutés pour l’occasion.

Pendant ce temps, Donall restait à observer furtivement ces khalimans : le Cheik Raffik et son escorte. Ser Arthus l’avait chèrement payé pour que jamais le Cheik n’atteigne la rive sud de la Nurdyn, où il était attendu pour apaiser un différent entre Avalon et les Aurloks.

La femelle fut celle qu’il regarda le moins longtemps : de toute évidence, elle était aveugle et ne constituerait pas le moindre problème.

Le vieux Cheik lui-même était censé être un aristocrate, un orateur, un érudit : là non plus, aucune rude résistance n’était à attendre de lui. Les problèmes viendraient sans doute des deux derniers membres de l’escorte, les ghulams. Chacun flanqué d’une immense hallebarde étrange à l’aspect acéré. Ils encadraient le Cheik de leurs larges silhouettes en armure. Tout en buvant lentement une gorgée de bière pour faire passer sa purée de pois, Donall prit le risque de s’attarder une seconde sur l’armure qu’ils portaient : elle laissait exposées les extrémités des membres, ainsi que la tête… ce qui n’était pas très malin ! Occupés à commander leurs repas, les khalimans ne semblaient pas s’apercevoir de l’étude dont ils faisaient l’objet. Tout au plus l’aveugle était-elle vaguement tournée vers lui, mais elle ne risquait certes pas de s’apercevoir de quoi que ce soit. Le plus jeune des deux ghulams était occupé à commander une volaille rôtie pour eux quatre, tandis que le plus vieux devisait tranquillement avec le Cheik en s’attablant à ses côtés. Ce combattant était d’ailleurs d’un âge passablement avancé, si on en croyait sa fourrure maculée de blanc. Ses gestes semblaient plus gourds, plus lents que ceux de son jeune collègue. Sans doute devait-il sa place dans cette escorte davantage à ses mérites d’hier qu’à ses prouesses d’aujourd’hui…

Donall termina tranquillement son pain, satisfait de ce qu’il avait vu : il n’y aurait aucun problème ! À l’heure qu’il était, l’embuscade devait déjà être tendue, à deux lieux au sud de cette auberge, dans ce vallon rocailleux où la pluie battante les dissimulerait sans peine. En comptant les six ruffians, ils étaient dix et ils n’auraient à faire face qu’à deux combattants, dont un presque grabataire, et dont les armures trop ajourées leur permettraient de les cribler de flèches bien avant qu’ils puissent s’avancer sur eux. Pour ne pas alerter ses proies, Donall se leva tranquillement, salua l’aubergiste et se dirigea vers la sortie d’un air nonchalant.

C’est alors que la khalimane aveugle s’anima et, sans même tourner la tête vers lui, posa sa main finement velue sur l’avant bras de Donall, stoppant net son avancée vers la sortie. Le temps suspendit son vol un court instant, avant qu’elle ne prenne la parole :

« Voici l’homme dont je vous ai parlé hier soir, Ô Cheik Raffik. C’est celui qui, en ce moment même, organise l’embuscade qui doit nous être fatale à tous ! »

Avant même que Donall, stupéfait, ait pu tirer son épée, le vieux ghulam avait déjà vigoureusement fauché ses jambes de la hampe de son arme : projeté au sol en une seconde à peine, Donall sentit brutalement le poids du garde du corps le plus jeune atterrir sur son torse, lui coupant net le souffle dans un sinistre craquement de côtes…

« Alors, humain… raconte-nous donc cette embuscade que tu nous as tendu, demanda alors le Cheik Raffik en se servant un peu de poulet rôti. Et n’oublie pas de me dire qui t’a payé pour que je ne sois pas en mesure d’arbitrer ce conflit qui nous préoccupe tous…»

Jamais son frère Hart et ses cousins ne revirent Donall…

Embusqués dans les buissons, jamais ils ne s’aperçurent non plus que deux ghulams khalimans se glissaient dans leur dos, dissimulés par la pluie. Ils étaient trop occupés à surveiller l’avancée bien lente d’un vieux khaliman guidé par une aveugle, sur un chemin où ils l’attendaient depuis plusieurs heures déjà ! Le chant de la pluie couvrant le bruit de la mort, les har’salims des ghulams, ces grande hallebardes khalimanes,  firent leur funeste office en quelques secondes. Les deux ghulams marchèrent alors vers le centre du chemin, brandissant bien haut les corps sans vie de leurs victimes, exhibant ainsi aux six ruffians d’appoint qu’ils n’avaient plus aucun employeur susceptible de les payer pour cette attaque. Ceux-ci, peu désireux de risquer leur peau pour le compte de gens déjà morts, s’éclipsèrent sous la pluie sans demander leur reste.

Les ghulams nettoyèrent soigneusement les lames de leurs har’salims grâce aux vêtements du défunt cousin Edwyn, puis rejoignirent d’un pas souple le vieux Cheik Raffik qui, durant tout ce temps, n’avait pas cessé sa marche.

« Voila qui est fait, Ô Cheik, dit le plus jeune des deux ghulams. Grâce à l’avertissement de Mushia, il n’a pas été difficile de se débarrasser de cette embuscade. J’imagine que vous aurez soin de sanctionner ce dénommé Ser Arthus, qui ose attenter à votre vie alors que vous avez été mandé pour arbitrer le différent qui l’oppose à ce chaman aurlok.

- Détrompe-toi, jeune ghulam ! Aussi discutables que soient les méthodes de Ser Arthus, elles ne permettent point de savoir qui a tort et qui a raison dans cette histoire de frontière entre Aurloks et Avalon. Aussi écouterai-je les arguments de chacun, pour finalement me prononcer en faveur de celui qui me semblera être dans son droit le plus légitime. Mon devoir est de rendre jugement avec la voix de la sagesse et non celle de la rancune… Je te vois surpris et peiné par cela, jeune et impétueux ghulam ? Ne le sois pas! Car, dès cette première affaire réglée, nous pourrons alors avoir une ‘petite discussion’ avec Ser Arthus et il nous sera alors pleinement possible d’évoquer cet… incident ! »

Aux mots du Cheik, la belle Mushia réprima un rire discret. Elle avait bien hâte d’assister à telle scène, et se jura de ne pas user de ses dons de prescience pour ne pas se gâcher la surprise…